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Shanda Tonme: «Même Mongo Béti a changé d’opinion sur Gbagbo»

Dans une interview accordée à un journal régional, l’internationaliste camerounais présente sa «vérité» sur la crise électorale en Côte d’Ivoire

Sur la Côte d’Ivoire, il y a un plein feu de l’actualité depuis quelques jours, mais on ne vous a pas beaucoup entendu. Il nous souvient pourtant que vous avez abondamment écrit sur les problèmes de ce pays et particulièrement depuis la prise de pouvoir par Laurent Gbagbo, si je ne me trompe pas?
D’abord, c’est juste de dire que j’ai consacré un nombre important de thèmes, d’analyses et de critiques sur ce pays, et certains de mes livres parus entre 2000 et 2011 en témoignent par des chapitres entiers. Cependant, je crois qu’il faut savoir se tenir à l’écart de certains bruits faits par des gens sans aucune retenue qui cherchent surtout à travers un copinage maladroit, à travestir l’histoire, à créer des occasions d’intoxication de l’opinion. Ensuite, je crois qu’il faut savoir et pouvoir prendre du recul lorsque l’on a de la consistance, pour parler utilement, pour rétablir la vérité et le sens réel des choses après le désordre des loups, des simples d’esprit et des délinquants de toute nature.

Que voulez-vous insinuer par intoxiquer l’opinion?
Ecoutez, j’ai suivi avec étonnement et amusement, la guéguerre de quelques agitateurs de la presse camerounaise, de même que des appels surprenants venant de certaines personnes évoluant à des milliers de kilomètres de la scène africaine. J’avoue que je n’en reviens pas face à tant de myopie volontaire ou involontaire.

Vous parlez là des appels contre Guillaume Soro, le président de l’assemblée nationale de Côte d’Ivoire lors de sa visite au Cameroun?
Bien évidemment.

Qu’est-ce qui vous a choqué particulièrement?
Ecoutez, quand je vois ce que le Social Democratic Front a fait, quand j’entends des individus à la mémoire égarée traiter Soro de sanguinaire, je me demande s’il reste encore de la dignité et un sens de l’honneur chez nous. Selon ces gens, monsieur Gbagbo serait un nationaliste, un panafricaniste victime des Français, des Blancs, des Colonialistes. On ne peut pas aller aussi loin et aussi profondément dans le mensonge et la falsification de l’histoire.

Où est la vérité selon vous?
On peut estimer que Gbagbo représente la plus dangereuse aventure et la plus nuisible résultant du destin récent de l’Afrique. Si vous entendez seulement parler de génocide ou de situation pré-génocidaire, je peux vous apprendre que tout était réuni en Côte d’Ivoire sous Laurent Gbagbo.

1) – Gbagbo est d’abord un président par défaut, c’est à dire qui a été proclamé élu à l’issue d’une élection où il avait tout monté selon un deal imposé à feu général Guei pour écarter Ouattara.
2) – Le Nord n’a pas pris les armes en premier et n’a pas été le déclencheur des hostilités.
3) – Dès la mort de Houphouët, Ouattara est la bête à abattre, et parce que son charisme, son expérience et son auréole internationale joints à ses origines du nord, en font un vainqueur incontournable de toute compétition au sommet. Il faut savoir que le nord représente la majorité de la population, qu’elle est la plus entreprenante dans le commerce et fait front aux Libanais, Chinois et autres. Le mot d’ordre est dès lors, de barrer la route au Nord par tous les moyens.
4) – C’est d’abord Bédié qui s’y emploie durant toute sa présidence. Des journaux sont créés avec pour seule mission de théoriser sur l’ivoirité et de secréter la haine contre les populations du nord, et les Musulmans en général, tous assimilés à des envahisseurs étrangers à la nationalité douteuse. Une cellule spéciale est même installée à la présidence de façon officielle et animée par des grands intellectuels et des professeurs d’université connus de tout le monde. Je vous signale qu’à l’époque, j’effectue une mission de consultation à Abidjan pour une organisation internationale et j’y reste un mois. Ce que je vois est très grave, car j’ai la chance d’habiter dans un meublé appartenant à un architecte originaire du nord. Les bourses sont refusées aux étudiants du Nord qui veulent sortir, et la discrimination gagne l’armée où les officiers supérieurs de cette région sont maltraités, surveillés, mis à l’étroit puis déchargés des hautes fonctions. Le général Palenfo par exemple, sera arrêté à plusieurs reprises, et c’est son titre de président du Comité olympique national qui sauvera ce judoka. D’ailleurs lorsque je reviens de ce voyage, je passe d’abord par Paris où je donne une conférence mémorable sur les perspectives sombres de la Côte d’Ivoire. Arrivé au Cameroun même, je signe une chronique dans le Messager sous le titre « La deuxième mort de Houphouët Boigny ». Nous sommes en Août 1999 et déjà, je conclus mon analyse en annonçant que la Côte d’Ivoire va exploser d’un moment à l’autre. C’est ce qui se fait le 19 décembre 1999 avec le coup d’Etat.

Mais ce que vous dites est assez grave non? Est-ce que les gens connaissent tout ça?
C’est pour cela que je vous ai dis en commençant que je suis très étonné par ces balivernes que racontent des individus sans mémoire, ni compétence, ni honnêteté. Il est des moments où l’ignorance dépasse la mort.

Alors qu’est ce qui se passe ensuite?
Franchement, c’est toute l’histoire de la Côte d’Ivoire qui va se nouer par cascades avec des acteurs de mauvaise foi et des criminels en col blancs sans scrupules sous le couvert de nationalisme. Les jeunes officiers du nord délaissés et marginalisés, vont se révolter et ce sont eux et personne d’autre ni aucune force extérieure qui font le coup d’Etat. Je vous signale qu’ils auraient pu chercher un haut gradé du nord pour le placer au pouvoir, mais au contraire, ils vont demander à Guei, Général retraité et charismatique, de prendre la tête du pays avec pour mission de faire le ménage en mettant fin aux bêtises de l’Ivoirité qui divise les Ivoiriens.

Que fait Robert Guei et pourquoi meurt-il assassiné?
Justement, et c’est ici qu’il faut commencer à comprendre et à décrypter la capacité maléfique et manipulatoire de Gbagbo. Le pauvre sera tout simplement emballé par le président du FPI qui parvient à le convaincre de ne pas enlever la disposition sur l’ivoirité, le fameux article 35. Cette disposition est donc maintenue au grand dam de la majorité des Ivoiriens uniquement pour empêcher Alassane Ouattara d’être candidat, malgré les appels de la plupart des chefs d’Etat africains, de l’OUA, de l’ONU. C’est à ce moment que les forces nouvelles sont constituées, de façon on ne peut plus légitimes et justifiées, pour se défendre contre la discrimination dont le Nord est victime. C’est ici que la division du pays prend corps. Le deal travaillé entre Guei et Gbagbo tombera à l’eau, parce que Guei crée son propre parti contre toute attente et se porte lui-même candidat, encouragé par la cupidité de Gbagbo. Son raisonnement est simple: « je croyais qu’il était sincère, que son intention était de construire le pays véritablement et de mettre fin aux querelles et à la division, or il a ses ambitions personnelles ». A la suite de l’élection, Guei a certes perdu, mais il refuse de quitter, se disant que Gbagbo lui aussi est un tricheur qui ne mérite pas d’être élu, étant donné qu’il a arrangé tout pour écarter Ouattara le vrai candidat qui pouvait les battre tous les deux. Le général est contraint de lâcher le pouvoir sous la pression de la rue.

Que se passe-t-il après?
Quand vous avez pris la chose de quelqu’un et que vous le craignez, que faites-vous? Et bien vous le détestez à mort et vous cherchez à le faire disparaître tout court. Le nord va donc se radicaliser et s’organiser, avec c’est vrai le soutien presque obligé des pays de la sous région à majorité musulmane. Parce que les forces du nord entreprennent avec leurs jeunes officiers, d’aller à la conquête d’Abidjan à partir de Bouaké. Ils progressent très vite et mettent l’armée de Gbagbo en déroute. En quelques jours, ils sont à moins de cent kilomètres d’Abidjan. C’est la France qui vient sauver le régime de Gbagbo en envoyant des troupes et du matériel sous le nom de forces Licorne. Je vous signale qu’à Abidjan, des membres de l’équipe de Gbagbo étaient déjà prêts à fuir avec valises et enfants. Quand j’entends Gbagbo et ses amis insulter la France aujourd’hui, je me demande s’ils sont cinglés ou étourdis.

Comment et pourquoi meurt Robert Guei?
parce que la situation devient intenable et le pays ingouvernable sous deux administrations de fait, nord et sud, l’ONU, l’OUA, la CEDEAO entrent en jeu pour obliger les parties à mettre en route un processus de vérités-réconciliation. Une grande conférence se tient donc à Abidjan sous les yeux des observateurs internationaux. Au cours de cette conférence, on apprendra des choses très graves. En effet le général Guei prends la parole et s’adresse à Gbagbo en ces termes: « Laurent, je suis un militaire et j’ai le sens de l’honneur et de la parole. C’est toi qui est venu me voir à deux reprises pour insister que je ne change pas l’article 35 qui institue cette connerie d’Ivoirité. Je t’ai dis que cela allait nous conduire à la guerre et à plus de problèmes, mais tu ne m’as pas compris, et voici où nous en sommes aujourd’hui. Nous avons maintenu cet article alors que notre peuple attendait une vraie réforme constitutionnelle. Laissons tout tomber maintenant et allons de l’avant. Nous sommes tous ivoiriens et toi et moi comme les autres ivoiriens savons sans aucun doute que Alassane Ouattara est ivoirien. IL a les mêmes droits que nous tous ». Ces paroles sonneront son arrêt de mort, car dès cet instant, Gbagbo décide de l’éliminer en même temps que Ouattara. Le président du FPI entretien déjà des escadrons de tueurs professionnels avérés. Il va en une matinée, créer une occasion spéciale pour lancer ces tueurs qui vont d’abord entre 10 heures e midi, assassiner Robert Guei à son domicile avec femmes et enfants. Le seul fils rescapé est celui qui se trouvait et travaillait à Total au Cameroun. Le commando se lancera immédiatement aux trousses de Ouattara, mais celui-ci a la chance d’être informé à temps par une source proche de Gbagbo. Il saute par sa clôture et se réfugie chez l’ambassadeur des Etats unis. Il quittera ensuite le pays quelques temps plus tard pour un exil forcé qu’il partage entre Londres et Washington. Son bienfaiteur et sauveur, un ministre, sera assassiné lâchement. Voilà le vrai visage de monsieur Gbagbo que des imbéciles et simples d’esprit complices des criminels défendent au Cameroun et sur internet. Je vous signale que le Cameroun est le seul pays où ce phénomène pro Gbagbo a existé et existe. Partout ailleurs en Afrique, il est voué aux gémonies et à la poubelle.

Comment expliquez-vous cela?
Attendez, vous n’avez qu’à voir que les défenseurs explicites ou implicites de la constitution camerounaise de 1996 qui institue l’apartheid dans notre pays, sont les mêmes qui défendent Gbagbo avec acharnement, et ce sont les mêmes qui ont été invités, reçus gracieusement et dépannés par Gbagbo. Le jour viendra ici où les masques vont tomber publiquement avec fracas. Nous nous connaissons tous et nous savons exactement ce que pensent certaines personnes en coulisse. Pour ceux qui peuvent rencontrer à l’étranger des diplomates ayant séjourné dans notre pays, il faut prendre la peine de les sonder et ils vous révèlent les discours et les plans terrifiants de certains Camerounais contre d’autres Camerounais, toujours pétris de haine et de projet de génocide, et toujours pensés et articulés en termes ethniques. J’ai eu un ami ivoirien à Yaoundé qui jurait tous les matins que si Ouattara parvenait au pouvoir en Cote d’Ivoire, non seulement il quitterait le pays mais en plus il changerait de nationalité. Aujourd’hui il est un grand cadre florissant à Abidjan et se porte plutôt très bien. Nous devons savoir relativiser ces fantasmes ethno-centrés, sans toutefois négliger les dangers qu’ils recèlent bien sûr.

Mais ce que vous dites est très séreux. Vous faîtes des révélations plutôt renversantes non?
Pas du tout, je vous dis simplement les faits sans maquillage ni excès. J’ai été sur place en Côte d’Ivoire sous le régime Bédié et Gbagbo. On raflait les gens la nuit, et si vous aviez un nom Dioula ou qui sonnait musulman, on retirait vos pièces d’identité et on les déchirait, pour vous déclarer ensuite étranger, apatride, Guinéen, Malien, Sénégalais etc… Voilà comment on met le génocide en place. Et le plus grave c’est de fonder et de peaufiner des théories tout autour, alimentant et répandant un esprit criminel implicitement. Ceux qui faisaient tout cela ne sont pas différents des racistes du temps du régime d’apartheid en Afrique du sud. Et vous me dites que ce Gbagbo serait panafricaniste. C’est le comble de la bêtise et de l’ignominie.

Comment expliquez-vous la position du Social Democratic Front au Cameroun?
Ah ah, ah, mais le SDF, au nom de ce qu’ils appellent l’internationale socialiste, un autre cercle encore plus dangereux que le néocolonialisme où ils se sont trouvés avec Gbagbo, est aveuglé par les prébendes de copains. Et puis, n’oubliez jamais ce qu’est le SDF réellement, c’est à dire un parti sans idéologie ni cohérence, ni perspectives politiques cohérentes. Au fait il y a quel idéologue sérieux et quel politicien averti dans ce parti, si nous parlons franchement? Le SDF a aussi lutté contre le phénomène majoritaire à la fin des années 1990 après la mort de Siga Assanga, son premier secrétaire général. N’oubliez jamais que Fru Ndi en personne avait dit à propos de la candidature de Basile Kamdoum, alors provincial du centre et candidat au poste de secrétaire général, qu’un Bamiléké était inconcevable à ce poste. Voilà l’histoire. Ce n’est donc que normal que ce parti soutienne les concepteurs de la théorie d’exclusion de l’Ivoirité. Ses dirigeants savent ce qu’ils font, même si on peut plaindre leur niveau de conscience des jeux et des enjeux internationaux, des thèses et des hypothèses de la construction des fractures sociales et politiques.

Quel jugement portez-vous sur SORO?
Dites-donc, il s’agit d’un garçon brillant, pétillant d’intelligence et d’éloquence. Je l’ai rencontré par un heureux hasard à Malabo en début d’année et nous nous sommes entretenus longuement. Je peux vous dire qu’il représente le véritable leader compétent au parcours politique et militant complet: leader estudiantin; agitateur d’idées; conducteur de conscience; chef politique; haut commis de l’Etat; chef militaire; chef parlementaire; grand négociateur; patriote; ami et partenaire loyal; frère. Vous pouvez comprendre la jalousie de quelques cancres sans carrure ni charisme ni perspectives perdus dans les dédales des lâchetés camerounaises ou la fournaise des souffrances de l’exil.

Vous êtes donc dur à l’endroit du SDF, pourtant le principal parti d’opposition?
C’est vous qui le dites. Le SDF n’est rien d’autre qu’une force de circonstance en décomposition avancée, et un paramètre sans bases solides dans l’histoire politique du Cameroun. Comme je l’ai dit pour Gbagbo d’avoir été un président par défaut, le SDF est une opposition et une force politique par défaut. Quand le moment des vrais choses avec les vrais gens et les vraies forces politiques arrivera, le SDF sera balayé comme du vent. Attention, nous ne dormons pas et nous travaillons d’arrache pied pour l’avènement de ce moment. Tous ceux qui soutiennent les politiques de discrimination et de marginalisation ou qui comptent sur ces phénomènes pour vivre et prévaloir seront évincés, balayés et renvoyés dans les poubelles infâmes de l’histoire. Retenez que c’est moi Shanda Tonme qui vous le dis, avec assurance, force et tranquillité. Je sais exactement ce que je représente, où je me trouve, où je m’en vais, ce que je fais, et ce qui nous attends, chacun avec ses forces et atouts.

Quand on dit que Gbagbo avait gagné les élections, qu’en dites-vous?
C’est très dommage d’entendre ce genre de sornettes de la bouche de ces aveuglés et soutiens du génocide. Ils ont le courage de traiter Soro et Ouattara de criminels, alors que ces derniers ont été obligés de prendre les armes pour se défendre. Est-ce qu’ils se souviennent de ces femmes aux mains nues assassinées en pleine rue à Abidjan par l’armée de Gbagbo, les charniers de Youpougon, d’Abobo, de Markory? Pensent-ils un seul instant à la famille de Robert Guei, à son fils devenu orphelin et seul sur la terre qui travaille au Cameroun. Ayons encore une pensée pour le directeur de l’hôtel Mercure enlevé et assassiné, dont le corps n’a jamais été retrouvé. Soyons d’ailleurs plus pratiques. Gbagbo a violé tous les accords signés pour ramener la paix. A chaque fois il signe, et une fois rentré à Abidjan, il dénonce et excite les populations à la violence. Il a usé et abusé de quatre premiers ministres, dont trois spécialement nommés pour la transition par les médiateurs internationaux avec son accord. Il a trompé et roulé dans la farine tous ses partenaires nationaux et internationaux. Pendant ce temps, il détournait l’argent du cacao pour acheter les armes et préparer la guerre. J’ai séjourné à l’hôtel Ivoire d’Abidjan à plusieurs reprises et il y avait des mercenaires partout, des pilotes bulgares et ukrainiens. Un jour les chefs d’Etat major, Mathias Doué (tombé en disgrâce) et Philipe Mangou le dernier fidèle, écriront leurs mémoires et on se rendra compte de l’ampleur des crimes. Beaucoup de hauts gradés mécontents des tueries perpétrées par les escadrons de la mort dont quelques conducteurs étaient prélevés dans les rangs, ont démissionné en douceur sans faire du bruit. Ceux qui avaient des liens au Ghana voisin ont franchi la frontière longtemps avant que le régime ne s’effondre à la suite de la défaite électorale.

Shanda Tonme
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A propos des élections donc?
En dehors du Timor oriental d’ailleurs plus petit, les Nations Unies ont fait en Côte d’Ivoire ce qu’ils n’avaient jamais fait ailleurs dans le monde en termes de processus électoral. C’est Gbagbo qui a appelé l’ONU au secours et l’organisation a tout financé à hauteur de 500 milliards de Francs CFA. L’ONU a pris le processus en charge du début à la fin, de l’identification à l’enregistrement sur les listes électorales et aux élections proprement dites. Il n’y a pas un seul Ivoirien qui a été oublié ou qui n’a pas eu sa carte d’électeur et sa carte d’identité nationale. Pour se faire établir la carte d’identité, c’était encore un parcours du combattant, et on pouvait la retirer aussi le même jour lors d’un contrôle nocturne si vous étiez Dioula, Musulman ou Chrétien du nord. L’inscription sur les listes électorales était une autre étape non moins dangereuse. A la fin d’ailleurs, Gbagbo a fait une autre colère, exigeant que plus de quatre cent mille noms soient enlevés des listes. L’ONU et l’équipe de supervision internationale se sont pliées. Il a fait changer à deux reprises la composition de la commission électorale, et on lui a encore concédé cette man uvre. Un vrai casse-pied Gbagbo a tout essayé pour casser le processus électoral. Il a commencé par bloquer l’établissement des certificats de nationalité indispensables pour l’obtention. J’espère que vous avez comme moi, vu avec toute la honte, ce commissaire de police qui est venu dans un bureau de la commission électorale saisir les listes des résultats et les froisser devant les caméras du monde entier? Gbagbo a été proclamé vainqueur au premier tour, mais il était clair qu’avec le jeu des alliances, Ouattara totalisait plus de 65% des voix pour le deuxième tour. Il n’y avait aucune possibilité que Gbagbo gagne les élections. Il le savait et tout le monde le savait, mais le mot d’ordre du FPI, son parti était clair: « on gagne on gagne, on perd on gagne toujours ». Voilà qui voulait tout dire. Le report des voix fut parfait et la discipline des électeurs du front Houphouétiste presque sans faute. En fait Gbagbo avait préparé la guerre depuis longtemps, puisqu’on continue à trouver des caisses d’armes enfouies sous les écoles, sous les résidences, dans la brousse, même dans les décharges publiques. Et puis je dois vous rappeler que déjà lors des élections municipales qui avaient eu lieu avant la présidentielle, le RDR, parti de Ouattara, était arrivé nettement en tête. Il n’y avait donc pas match pour la suite.

Quand commence effectivement la crise électorale et les violences?
Je vous ai dit que Gbagbo avait préparé la guerre depuis longtemps. Les nations unies avaient bien fait les choses. Les résultats devaient être proclamés par chaque bureau le dimanche soir avant d’être acheminés par des avions spécialement affrétés par l’ONU à la commission centrale à Abidjan. La veille du deuxième tour, Gbagbo a décrété le couvre feu sur toute l’étendue du territoire alors qu’il n’y avait aucun danger, juste pour intimider les populations et les empêcher de se rendre aux urnes. Le matin de ce dimanche, Gbagbo a sorti une directive pour interdire tout mouvement de matériel roulant et pour bloquer la publication des résultats par les bureaux de vote. Puis il est allé très vite, en donnant des ordres pour rechercher et prendre en otage tous les principaux leaders politiques. Voilà comment les autres ont été obligés de fuir pour aller se réfugier à l’hôtel du Golfe sous la protection internationale. Le crime était prémédité et soigneusement préparé. Sachez que Gbagbo a fonctionné avec des milices partout, les siennes, celles de son épouse Simone, celles propres au parti et celles du sémillant et bavard Blé Goudé. On enlevait et tuait les gens en plein jour. Je peux vous citer le cas du dentiste Tabley, jeune frère de l’opposant Dacoulé Tabley. Il a été enlevé en plein soir sur un patient à l’hôpital et on a retrouvé son corps plus tard criblé de balles. Parlons encore du journaliste franco-canadien Guy André Kiefer. Ils sont nombreux.

Donc pour vous, Gbagbo est à sa place à la prison de La Haye?
Ah oui, bien que je ne sois pas si excité par une juridiction internationale qui ne cible que les Africains. Il a commis trop de crimes, et ses partisans semblent ne pas comprendre tout cela, préférant agir comme des drogués dépourvus de mémoire. Voilà un panafricaniste et anti colonialiste dit-on, qui avait son siège de campagne sur les champs Elysées et qui à quelques semaines avant le début de la campagne, fait venir Jack Lang à l’époque le plus populaire des socialistes français, pour faire le tour du pays et montrer combien il est soutenu par la France. Il a aussi reconstruit à neuf le lycée français qu’il avait fait saccager par sa milice durant la crise, et fait venir le Premier ministre français pour l’inaugurer en grande pompe. Je peux citer tant de travers de ce monsieur qui se permet aujourd’hui de tromper des simples d’esprit. Dommage que ce soit au Cameroun qu’on en trouve le plus. Dommage vraiment.

En somme son bilan pour l’Afrique est nul?
Mais oui, et même déplorable. Souvenez-vous que c’est en prenant prétexte sur la crise d’après élection en Côte d’Ivoire, que l’apprenti dictateur Kabila du Congo démocratique a changé le système électoral qui était à deux tours pour instaurer celui à un tour, au motif que le système à deux tours créait trop de problèmes. Un vrai raisonnement de truands. Et puis, Gbagbo nous a causé vraiment des torts, car nous étions à un tournant du renouveau idéologique et diplomatique continental. Or lui en tant qu’intellectuel formé idéologiquement croyait-on, pouvait porter la flamme en s’alliant à Alpha Condé en Guinée. Vous voyez que quand Condé, bien que préparé idéologiquement, (je le connais bien car il a été mon chargé de TD à la Sorbonne), s’est retrouvé esseulé au milieu des conservateurs croulants et ne pouvait rien faire. Gbagbo a fait régresser l’Afrique, durement. Je vous révèle enfin que Gbagbo est responsable de l’absence actuelle de l’Afrique sur la scène mondiale de façon forte et remarquée. Toutes les grandes chancelleries diplomatiques sont unanimes et tous les analystes avertis partagent l’avis selon lequel, c’est lui qui avait la meilleure carrure et les meilleures chances pour remplacer Jean Ping. La Sud-africaine n’aurait pas fait le poids et en plus, son retour au pouvoir aurait été assuré. On le voyait dans la trajectoire d’Alpha Oumar Konaré, le premier président de l’UA et ancien président du Mali. Vous voyez ce que cette incompétente et dormeuse de Zuma nous sert à la place. Elle est totalement perdue, loin du métier et du poste, sans aucun charisme ni présence quelconque. Disons-nous les choses clairement, c’est à dire de reconnaître que le Gabonais Jean Ping a été un brillant diplomate et un excellent représentant du continent. Mongo Béti m’a présenté Laurent Gbagbo pour la première fois à Paris, dans son petit bureau de la revue Peuples Noirs et peuples Africains dans le onzième arrondissement. Il m’a dit exactement ceci: « voici un jeune professeur ivoirien courageux qui essaye de tenir tête au régime néocolonial de Houphouët Boigny ». Mais après la tricherie de la réforme constitutionnelle avec le maintien de l’article 35 institutionnalisant et renforçant l’Ivoirité, voici comment a réagit le grand frère quand je suis allé lui rendre visite un matin à sa librairie des peuples Noirs à Yaoundé: « Gbagbo est ma plus grande déception de l’intelligentsia africaine ». A chacun de tirer ses conclusions.

Comment voyez-vous la Côte d’Ivoire maintenant?
C’est un pays merveilleux et je suis très content que Paul Biya en fasse un point focal et un partenaire stratégique. Le pays a connu un taux de croissance proche de celui de la Chine l’année dernière et va dépasser la Chine cette année, entre 10 et 11%, quand nous en sommes à moins de 5%. La Côte d’Ivoire est en mouvement et rien ne les arrêtera plus. Les grands travaux là-bas ne sont pas du bavardage, c’est du sérieux.

Et la réconciliation?
Elle avance à petits pas, malgré les assauts des revanchards qui tentent de détruire ou de freiner le processus. Franchement, il ne faut pas soutenir quelqu’un qui a théorisé et engager l’exclusion ethnique, c’est très grave. Nous sommes un pays à risque et nous ne devons jamais nous amuser avec ce genre de mauvaise expérience. Lorsque j’ai appris que Soro arrivait à Yaoundé, je me suis dis que nous allons à la bonne école, au bon exemple de gens qui savent ce que c’est que l’unité nationale, qui ont payé le prix des folies d’exclusion ethnique. J’ai cru lire récemment dans un journal, une thèse proche de l’ivoirité qui indexait les Bamilékés comme cherchant à prendre le pouvoir. Disons-le nous encore, c’est une folie de penser à ces choses. Nous ne pouvons pas et ne saurions cultiver ce genre de théorie qui freine notre pays. Nous avons tous un égal droit républicain et citoyen et nous sommes tous aptes civilement à représenter notre pays, que l’on soit pygmée, Massa ou Mbamois et autres. Et puis, qui a intérêt à jouir d’un pouvoir qui se réclamerait d’un village ou d’une région? Il ne faut pas confondre les élucubrations de quelques élites avides de lucres et d’ostentations, avec les ambitions et le bonheur des peuples, des ethnies. Ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire est à proscrire et c’est une indication supplémentaire que nous faisons fausse route avec cette constitution de 1996 qu’il faut bannir. L’avertissement tient tout autant pour ceux qui croient que l’après-Biya sera une sorte de chasse aux Bétis. Qu’ils ne se trompent point, car nous ne permettrons pas ce genre d’hérésie qui confond les peuples et les tenants d’un système. Nous sommes tous, individuellement et collectivement, que nous nous revendiquions l’appartenance à une région, à une ethnie ou pas, responsables de ce que le Cameroun était hier, de ce qu’il est aujourd’hui, et de ce qu’il sera demain.

Et le rôle de la France?
Nous devons franchement cesser de voir la France partout, dans les échecs scolaires de nos enfants, dans les toilettes qui puent, dans les routes sans feux de signalisation, dans les bévues de nos dirigeants. C’est une honte d’en être encore à ce niveau. Ce n’est pas la France qui empêche que les budgets de la santé, de l’éducation et des infrastructures soient prioritaires en Afrique. Avez-vous un dirigeant du SDF s’immoler par le feu parce qu’il conteste la politique de la France, de Paul Biya ou la venue de Soro à l’assemblée nationale? Ils sont trop bien dans ce système qu’ils disent installé et géré par la France, et croyez-moi, ils sont une excellente part du gâteau. Ils sont devenus très riches. Soro est justement leur antithèse, leur mauvaise conscience et c’est cela qui les blesse encore plus. Quand on manque de courage, d’idéologie et de sens politique pour faire changer le cours des événements et façonner un destin politique conséquent, on doit au moins avoir l’honnêteté de savoir fermer sa gueule.

Que dites-vous quand on dit que ce sont les troupes françaises qui ont arrêté Gbagbo?
Attendez un peu, il faut savoir que la situation était devenue invivable et il y avait urgence. Le pays était pratiquement bloqué. Il y avait sur place, pas seulement des soldats français, mais des soldats de plusieurs pays sous la bannière de l’ONU. Certes les troupes françaises étaient prépondérantes, parce qu’elles ont une base permanente sur place, mais pas déterminantes. Les premiers tirs de semonce sur la résidence de Gbagbo venaient des hélicoptères de l’ONU qui avaient essuyé des attaques à l’arme lourde. Gbagbo était retranché dans sa résidence avec le dernier carré de fidèles et ses gourous des églises réveillées, avec des armes lourdes en quantité. Il fallait le déloger à tout prix, y compris avec le secours de n’importe quel diable. Il avait refusé toutes les offres, d’Obama qui lui avait téléphoné plusieurs fois pour lui offrir un asile doré à Atlanta où se trouvent ses enfants, de Thabo Mbéki son soutien sud africain, de Dos Santos d’Angola, de Bongo du Gabon. Plusieurs médiations de haut niveau de l’Union africaine étaient venues et étaient repartis sans le faire bouger d’un pouce. Jean Ping, l’ex-président de la commission de l’UA avait passé plus de deux semaines à Abidjan en quatre voyages, sans rien obtenir non plus. Gbagbo ne voulait pas le bien de la Côte d’Ivoire et le bonheur des Ivoiriens. C’est évident.

A propos de l’opinion dissidente de la juge Belge de la CPI, qu’en dites-vous?
Dommage que tout le monde ne soit pas spécialiste de droit international, mais on peut au moins se renseigner. C’est une pratique établie et consacrée dans le prononcé des décisions de la Justice internationale. Il suffit de prendre le statut de la Cour internationale de la justice de La Haye pour y lire écrit en noir et blanc que pour chaque affaire traitée, un juge est libre de faire connaître son opinion dissidente et personnelle même si celle-ci est minoritaire. Cette opinion doit ensuite et obligatoirement être consignée au bas de la décision de la Cour. C’est ainsi que l’on fait progresser la doctrine du droit et encourager l’émergence de différentes écoles de pensée. Il n’y a donc rien d’étonnant ni d’original, contrairement aux commentaires que j’ai lu de la part de quelques cancres granitiques.

Shanda Tonme, merci pour cet éclairage.
C’est plutôt moi qui vous remercie.

Pour Shanda Tonme, Gbagbo est responsable de l’absence actuelle de l’Afrique sur la scène mondiale de façon forte et remarquée
connectionivoirienne.net)/n



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