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Si vous voulez parler à Paul Biya directement, que lui diriez-vous ?

Par Patrice Nganang, écrivain

Telle est la question simple que j’ai posée à dix Camerounais choisis parmi ceux dont les positions plutôt clairement anti-Biya se sont imposées à moi au fils de ces derniers ans. Je leur ai posé cette question parce qu’un journaliste m’a passé le 00 41 22 9193939, numéro de téléphone de l’hôtel Intercontinental de Genève en Suisse – hôtel qui pour nos enfants sera sans doute le syndrome de l’infamie qu’est le renouveau – où Paul Biya passe la moitié de l’année. M’ayant demandé d’y demander un certain Bikele qui s’y présente comme chargé du protocole, ou alors du standard présidentiel, et de lui demander de me passer le chef de l’Etat, j’ai au final eu au bout du fil ce Bikele, oui, qui m’a plutôt demandé mon numéro de téléphone à moi, me disant qu’il me rappellerait. C’est ainsi, préemptant son appel car on ne sait jamais avec ces gens, que l’idée m’est venue de faire la collecte des questions que des Camerounais voudraient bien poser à celui qui orchestre notre descente planifiée en enfer. Eh bien, parce que Bikele ne m’a finalement pas rappelé, voici les questions que j’ai accumulées pour Biya.

L’affaire Enoh Meyomesse est au bout de ma plume depuis quelque temps, et c’est sans doute pourquoi plus d’un questionneur a insisté sur le fait qu’il demanderait à Paul Biya de libérer l’écrivain camerounais qui de toute évidence est innocent des charges portées contre lui. ‘Monsieur le président’, lui demanderait un Camerounais qui a fait l’appel de l’Intercontinental avant moi mais n’a pas osé donner son véritable nom, ‘comment on se sent lorsqu’on est au pouvoir depuis trente ans ?’ Mais aussi : ‘Pourquoi toutes les activités politiques de la société civile et de l’opposition sont interdites alors que vous parlez de liberté et démocratie ?’ ‘Pensez-vous réellement avoir fait ce qu’il fallait pour le pays?’ ‘Quand allez-vous quitter le pouvoir ?’ Dire que j’étais surpris que le questionneur, plutôt virulent dans sa critique anti-Biya sinon, ait caché son identité pour poser ces questions plutôt banales à un tyran qui a pris notre pays en otage pendant trois décennies, et jamais ne s’est adressé à nos concitoyens.

Un autre lui demanderait : ‘Pourquoi passez vous près de six à neuf mois par an à l’extérieur du Cameroun?’ ‘Quand seriez vous capables de vous soigner vous mêmes dans les hôpitaux camerounais?’ Pour une troisième, ‘il faut juste lui demander de passer a la table de négociations avec ces différents prisonniers pour éviter la haine inter-tribales, née de frustrations diverses entre les populations et surtout, de choisir son dauphin dans notre génération, car c’est celle qui se plaint, c’est encore elle qui a une certaine lucidité, c’est elle aussi qui vit la réalité actuelle du monde sur tous les plans.’ Formulation de citoyenne épuisée d’attendre on dirait – ‘choisir son dauphin ?’ -, et qui curieusement préfère ici encore de demander au tyran qui a plombé notre passé, de plomber notre futur aussi.

Ce qui m’a surtout impressionné dans ces questions au président, c’est moins les questions elles-mêmes que le style avec laquelle elles étaient posées. Un des questionneurs en effet écrit qu’il dirait à Paul Biya : ‘Monsieur le président, trente ans d’inertie et de navigation à vue c’est trop.’ Et ici je note aussi que le questionneur n’aura pas tiré de lui-même la conclusion, qu’il aurait peut-être dite à la deuxième personne du pluriel – ‘dégagez !’ -, sorte de coup de poing dans du velours. ‘Quelle question !’ lui demanderait une autre, ‘ce sera : DEGAGE ! mais pour qu’il comprenne ce que je vais dire, ce sera DEMISSIONNE !’ Cette expression claire n’aura cependant pas été suffisante pour retirer de moi le sentiment que le peuple camerounais est pour le moment assagi dans sa soumission, car l’agent de ce changement souhaité serait ici toujours le président qui de sa propre volonté démissionnerait. Le ferait-il ? Et s’il ne le faisait pas ?

Trente ans après avoir été sevré de ce qui ailleurs est une simple routine, poser des questions au président de son pays, le citoyen camerounais semble devenu au fond l’indigène que Paul Biya a toujours souhaité qu’il soit. Il paraît encore frappé de cette paralysie qui dit-on se saisit d’une révolutionnaire française qui pénétra dans le château de Versailles en 1789 pour frapper le roi qu’elle n’avait jamais rencontré, qui ne lui avait jamais adressé la parole, et soudain devant l’homme qui toute sa vie ne l’aura qu’humilié, se rendit compte que la seule grammaire dont elle disposait pour s’adresser à lui, était celle de la déférence. L’histoire voulut qu’elle tomba évanouie. Le Camerounais qui pour notre futur capturera, jugera et condamnera Paul Biya, comme il le fait lui-même pour tant d’innocents devant nous, ne fait peut-être pas partie de mes dix questionneurs. A moins que l’histoire camerounaise ne réveille soudain en eux et en nous tous, cette violence justicière du citoyen humilié trop longtemps qui ne pose plus de questions, mais arrache ses droits au tyran – comme cela s’est fait partout en Afrique, des coups d’Etat d’hier aux révolutions de ces jours-ci. Pour notre salut, le Camerounais doit cesser d’être une exception historique.

Patrice Nganang


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