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Société civile et démocratie: Quelles leçons tirer du processus électoral au Cameroun?

Par Robert P. Jackson, ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun

La Mission des États-Unis
Avant de vous faire part de nos observations sur le scrutin, permettez que je prenne un moment pour partager certains points de vue concernant la démocratie et le rôle de la société civile au Cameroun. Pour commencer, je voudrais réagir à certaines accusations qui ont été faites à l’endroit de l’Ambassade des États-Unis en septembre et en octobre – à savoir, les insinuations selon lesquelles nos rencontres avec la société civile seraient une forme « d’ingérence » dans l’intention de déstabiliser le Cameroun. Je me permets de réagir à ces accusations aujourd’hui, non pas dans le but de défendre les activités de notre ambassade, qui sont menées ouvertement et qui sont bien connues des pouvoirs publics camerounais, mais pour donner quelques éclaircissements sur le bienfondé de l’appui que nous appontons à la société civile et sur les implications de notre vision de la démocratie.

Les articles et le contenu éditorial de la presse camerounaise m’ont paru inquiétants pour trois raisons. Tout d’abord, leurs implications sont erronées ; elles sont à la limite absurde. Ensuite, les journalistes ne devraient pas focaliser l’attention sur l’Ambassade des États-Unis (et lui consacrer tant d’espace dans les journaux) à un moment où les Camerounais doivent se concentrer sur leur propre processus politique et choisir leur futur président. Enfin, ces média ont véhiculé la fausse hypothèse selon laquelle la société civile serait une force politique ayant pour vocation de renverser le gouvernement, en coordination avec les partis d’opposition ou pour le compte de ces derniers.

Je me suis gardé jusqu’ici de réagir à ces accusations parce qu’en le faisant, j’aurais davantage détourné l’attention des Camerounais plutôt que de les laisser se concentrer sur le choix de quelqu’un qui mènera la nation pendant les sept prochaines années. Maintenant que les Camerounais se sont exprimés, je vous pose la question suivante : « Qu’est-ce qui rend une démocratie plus efficace qu’une autre? » Ce n’est pas nécessairement la qualité de la constitution ou du cadre juridique national, bien que ces éléments soient importants – et le Cameroun est doté d’une bonne Constitution et de bonnes lois. Ce n’est pas non plus la liberté pour les journalistes d’écrire et de publier tout ce qu’ils veulent, bien que la liberté de presse soit également essentielle. Ce qui rend une démocratie efficace, c’est la mesure dans laquelle le pouvoir appartient au peuple, puis que c’est la volonté du peuple qui détermine l’action gouvernementale.

L’hypothèse sous-jacente est que le peuple a une volonté qu’il tient à exprimer par les urnes – que le peuple est disposé à élire les dirigeants qui promettent de faire ce qu’il faut et à voter contre tous dirigeants qui ne font pas ce qu’il attend d’eux. Participant ainsi à la vie de la nation, les citoyens d’un pays renforcent la qualité de leur leadership et la solidité de leurs institutions, d’une élection à l’autre. C’est un processus graduel impulsé par les citoyens et non par des étrangers.

Les Etats-Unis d’Amérique et la République du Cameroun ont une relation officielle qui remonte à la création du premier consulat américain en 1957. Nos relations bilatérales, qui sont solides à ce jour, reposent sur des intérêts communs et le respect mutuel. Il y a de cela un an, j’ai présenté mes lettres de créance au président Paul Biya en tant que 17ème ambassadeur des Etats-Unis. Notre partenariat prospère depuis lors. Nous avons entrepris deux initiatives importantes cette année – l’une pour combattre le VIH / SIDA, avec un nouvel investissement de 25 millions de dollars, et l’autre pour le renforcement de la société civile. Je me suis toujours montré ouvert au sujet de ces deux initiatives.

Promotion de la démocratie
L’Ambassade des Etats-Unis fait-il montre d’ingérence dans les affaires intérieures du Cameroun ou d’autres pays par la promotion de la démocratie et le renforcement de la société civile? En tant qu’Américains, nous sommes convaincus qu’à mesure que le monde se démocratise dans son ensemble, le monde comme un ensemble prospère et se libère de l’emprise de la pauvreté, de la faim, de la maladie, de l’analphabétisme, de la haine, de la discrimination et de la guerre. La prémisse sous-jacente est que nous devons progresser en tandem plutôt qu’en rangs dispersés, et que les citoyens de chaque pays devraient jouir d’une égalité de chances et des mêmes libertés. Promouvoir la démocratie et la société civile à travers le monde n’est pas une forme d’ingérence . c’est tout simplement une façon de partager notre vision de ce que nous souhaitons pour tous les peuples du monde.

La démocratie ne saurait exister en théorie si elle n’existe pas dans la pratique. Elle ne saurait exister sur le papier si elle n’existe pas dans la rue. Comme je l’ai dit à maintes reprises, nous ne pouvons pas attendre que les conditions de la démocratie soient toutes réunies avant de commencer à exercer nos droits démocratiques. C’est en exerçant nos droits démocratiques que nous pouvons créer les conditions favorables à l’exercice de la démocratie.

Le rôle vital de la société civile
La société civile a un rôle important à jouer dans la démocratie en général et le processus électoral en particulier. Si les politiciens vont à la rencontre des électeurs dans le but de maximiser leurs résultats électoraux, les organisations de la société civile, elles, le font pour maximiser la participation électorale. C’est pourquoi l’Ambassade des États-Unis au Cameroun, et les ambassades des États-Unis dans le monde entier, tout comme les autres ambassades et Hauts commissariats ayant des vues similaires, uvrent si souvent au renforcement de la société civile et à la consolidation de la place de celle-ci dans la tribune publique.

La société civile a pour vocation de garder les populations éveillées par rapport à leurs responsabilités civiques. Elle a pour vocation de transformer des résidents en citoyens et des quartiers en communautés. La société civile peut agir comme un chien de garde pour amener les entités politiques à être responsables, et elle peut faciliter la participation et la sensibilisation des citoyens.

Toutefois, la société civile n’est pas l’opposition. Dans une démocratie pluraliste, le pays a certes besoin de la pluralité de partis politiques, mais la société civile n’en n’est pas un. La société civile doit tout simplement refléter l’ensemble de la société qu’elle cherche à représenter ; elle doit notamment être composée d’individus appartenant à toutes les sensibilités politiques. J’invite les organisations de la société civile ici présentes à observer les mêmes normes d’impartialité qu’elles attendent des pouvoirs publics, y compris ELECAM. Si la société civile contribue à faciliter le discours politique, elle ne saurait remplacer ce discours. La société civile contribue à rendre le changement démocratique possible, mais elle ne saurait se substituer à ce changement.

J’ai eu à le dire à maintes reprises depuis l’année dernière – publiquement et en privé – que la Mission des Etats-Unis travaillerait avec la société civile pour encourager la participation des Camerounais – notamment celle des femmes et des jeunes – à l’élection présidentielle. Au cours de l’année, j’ai invité les Camerounais à s’inscrire sur les listes électorales pour pouvoir voter le moment venu. Je me suis réjoui de l’élargissement du conseil d’ELECAM pour y inclure des membres de la société civile. Je me suis réjoui de la décision de réduire le frais d’établissement de la carte nationale d’identité pour finalement les supprimer totalement, dans le cadre des préparatifs de l’élection. Je me suis réjoui de l’adoption et de l’application de la loi consacrant le droit de vote des Camerounais de la Diaspora. Je me suis réjoui que l’élection ait eu lieu à temps. Je félicite les Camerounais pour avoir su préserver la paix le 9 octobre et en particulier ceux des Camerounais qui ont voté ou tenté de voter.

Certains m’ont dit avoir exprimé leur choix en s’abstenant de voter. C’est comme si l’on disait « j’ai protesté en refusant de protester », ou « Je me suis plaint en gardant le silence ». Si l’abstention véhiculer un certain message politique, elle renferme très peu de pouvoir politique. En fait, elle affaiblit le système démocratique même dans son ensemble. Soit vous votez pour un candidat, vous votez contre lui / elle, soit vous vous trompez. Si vous n’aimez aucun des candidats, devenez vous-mêmes candidat et chercher à convaincre vos amis, vos voisins et vos compatriotes afin qu’ils votent pour vous!

Lorsqu’on jette un regard sur cette élection, on se rend compte qu’au lieu de blâmer les pouvoirs publics, ELECAM, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), les autres partis politiques ou les acteurs internationaux pour les irrégularités constatées, le faible taux de participation et le manque de compréhension du processus de la part des électeurs, on doit chercher à comprendre ce qui s’est passé avant le lancement même de la campagne électorale. Il faut notamment examiner les causes profondes de l’apathie, de l’abstention et de la division. Certaines organisations de la société civile camerounaise sont aussi coupables du brouillage de la démarcation entre la société civile et l’opposition que le RDPC l’est de celle entre le parti et le gouvernement. Sans toutefois connaître les résultats officiels de l’élection, c’est clair que la division de l’opposition a sévèrement réduit ses chances de succès. L’opposition n’a pas pu se réunir autour d’une candidature unique et forte. Nous savons tous que la société civile et les partis politiques (dont au moins 200 partis d’opposition) sont divisés au Cameroun. Cela s’explique à certains égards – la démocratie pluraliste est relativement récente et la prévalence du patronage et de l’intimidation en tant qu’instruments politiques ont freinés le développement de la société civile et du pluralisme politique. Tant que les organisations de la société civile ne travailleront pas ensemble de façon plus concertée, elles resteront vulnérables aux accusations selon lesquelles elles manquent de sérieux, de finalité et d’efficacité. Le fait d’avoir des milliers de petites organisations de la société civile et plus de 250 partis politiques – dans toute société – ne peut servir que les intérêts du parti au pouvoir en semant la division au sein des populations. Avoir des milliers de petites organisations de la société civile et plus de 250 partis politiques est-il quelque chose dont on peut se venter ? Cette multitude d’organisations et de partis va à l’encontre des principes démocratiques dans la mesure où les entités concernées représentent non pas le peuple, mais des individus ou de petits groupes isolés. Cela n’est pas démocratique ; c’est personocratique, voire ergocratique et erratique. L’opposition ayant présenté 22 candidats, il y a lieu d’émettre des réserves quant au sérieux de cette opposition et des candidats. Se réveillant tardivement, certains partis d’opposition parlent désormais d’un front commun. N’auraient-ils pas dû penser à cela plus tôt ?

Quelles leçons tirer du processus ?
Ce que nous recommandons : Beaucoup reste à faire pour améliorer la confiance du public vis-à-vis du processus électoral. Je tiens à souligner que les recommandations que nous formulons ci-dessous reprennent les idées précieuses et les analyses d’autres diplomates et observateurs, d’ELECAM, des responsables publics et des militants de la société civile. Tout d’abord, afin d’améliorer le climat politique dans la perspective des prochaines échéances, il conviendra de niveler le terrain de jeu afin que les candidats de l’opposition puissent compéter à égalité de chance. Leur tâche est ardue: mener campagne en utilisant les ressources et le temps limités, à l’effet de transformer leurs partis à assise régionale en mouvements d’envergure nationale. Le scepticisme du public ayant atteint un niveau très élevé, votre tâche est tout aussi ardue – trouver les moyens de promouvoir la transparence et la bonne gouvernance tout en faisant appel à l’électorat camerounais pour une participation massive et plus significative au processus électoral.

Afin de situer nos recommandations dans leur contexte, je note qu’à la veille de l’élection présidentielle, la Mission américaine avait dépêché 14 équipes de deux à quatre personnes chacune pour observer la campagne, les préparatifs, le déroulement du scrutin et le comptage des voix – en d’autres termes, le processus électoral. Des observateurs ont ainsi été déployés dans chacune des dix régions du Cameroun, avec des équipes supplémentaires à Douala, la plus grande ville du pays, et à Yaoundé, la capitale politique.

Le jour du scrutin, nos observateurs on noté des incohérences et des irrégularités à tous les niveaux, ainsi que des difficultés techniques de la part d’ELECAM dans l’administration de l’élection. L’une des plus grandes critiques a porté sur la façon dont les listes électorales ont été conçues et gérées, laissant libre cours aux votes multiples. Le manque de formation des agents électoraux et d’éducation des électeurs concernant comment voter était apparent. L’encre qui devrait être utilisée pour empêcher les votes multiples n’était pas indélébile, et les responsables des bureaux de vote ne prenaient pas la peine de vérifier les pouces des électeurs pour s’assurer qu’ils ont été trempés dans l’encre.

Néanmoins, je me félicite que les pouvoirs publics et les responsables d’ELECAM aient reconnu l’existence de ces problèmes. ELECAM à chercher à connaître ce que pensent les observateurs et ce qui pourrait être fait pour améliorer le processus à l’avenir. J’encourage fortement cette institution à combler les lacunes constatées avant les élections législatives et municipales de 2012. Dans cette optique, je formule les recommandations suivantes :

. Tout d’abord, les partis d’opposition doivent s’unir s’ils veulent proposer une alternative crédible ;
. ELECAM doit pouvoir démontrer son indépendance ;
. Le Cameroun doit adopter un bulletin de vote unique afin d’empêcher l’achat des voix, l’indisponibilité de certains bulletins et la confusion concernant comment voter ;
. La campagne doit s’étendre sur plus de deux semaines pour permettre à tous les partis de défendre leurs projets de société ;
. Le parti au pouvoir doit s’abstenir d’utiliser les ressources publiques pour faire campagne, car il se dote d’un avantage injuste en utilisant l’argent du contribuable ;
. Le parti au pouvoir doit s’abstenir de susciter la peur en faisant valoir que voter pour l’opposition entraînerait l’instabilité et la guerre civile ;
. Le fichier électorale doit être soigneusement nettoyé pour supprimer les noms des personnes décédées et les doublons, et les listes doivent être publiées sur Internet pour permettre à tout le monde de les consulter afin de faire corriger les erreurs ;
. Les cartes d’électeurs doivent être biométriques et distribuées bien à l’avance ;
. Les bureaux de vote doivent être mieux identifiés bien avant le jour du scrutin ;
. Les membres des bureaux de vote et les scrutateurs doivent être mieux formés ;
. Les électeurs doivent être mieux formés pour pouvoir comprendre le processus de vote ;
. ELECAM doit accréditer tous les observateurs ;
. L’encre doit être indélébile, correctement appliquée, et vérifié ;
. Le nombre de bureaux de vote doit être réduit dans les zones urbaines et, pour permettre une meilleure couverture par les responsables des bureaux de vote et les représentants des partis, il faut instituer plus d’un isoloir par bureau de vote ;
. Des dispositions supplémentaires doivent être prises pour les électeurs handicapés ;
. Les urnes doivent être scellées correctement avant l’ouverture du scrutin ;
. Les bureaux de vote doivent fermer suffisamment tôt pour permettre le dépouillement des voix avec la lumière du jour ;
. La couverture médiatique, notamment par la CRTV, doit être plus équitable ; et
. Les jeunes doivent être encouragés à voter puisque la plupart des électeurs à l’élection présidentielle semblait être âgés de 40 ans et plus.

Celle longue liste de recommandations interpelle ELECAM, le RDPC, les partis d’opposition, le gouvernement et l’Assemblée nationale. Elle vous interpelle, vous aussi. J’exhorte les organisations de la société civile à trouver le moyen d’améliorer leur coordination afin qu’en 2012, elles parviennent à déployer des observateurs électoraux dans tous les bureaux de vote, à faire une synthèse de leurs observations, voire, à effectuer des comptages parallèles. Tout cela contribuerait à améliorer l’intégrité et la transparence du processus.

Robert P. Jackson, ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun
http://french.yaounde.usembassy.gov)/n


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