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TĂ©moin de l’Histoire d’Alger, la mosquĂ©e Ketchaoua retrouve sa splendeur

TĂ©moin de plus de quatre siècles d’histoire tourmentĂ©e de l’AlgĂ©rie, la mosquĂ©e Ketchaoua d’Alger, devenue Ă©glise et cathĂ©drale durant la colonisation française, s’apprĂŞte Ă  rouvrir après des annĂ©es de travaux.

La majestueuse « Djamaa Ketchaoua » (Mosquée Ketchaoua) était fermée depuis 2008, abîmée notamment par un puissant séisme cinq ans auparavant, ses ex-clochers devenus minarets tombant en lambeaux.

Trente-sept mois de travaux viennent de s’achever et les riverains attendent impatiemment sa rĂ©ouverture.

« J’ai hâte de retourner prier lĂ -bas. Mon père m’y avait emmenĂ© faire ma première prière en 1978, j’avais neuf ans », se souvient Salim, commerçant d’une artère voisine.

Fatima, octogénaire, est elle impatiente « de pouvoir prier dans cette mosquée, jusque-là seulement réservée aux hommes ». Un espace de prière réservé aux femmes a été créé.

C’est le gouvernement turc qui a entièrement financĂ© les quelque 7 millions d’euros de travaux du bâtiment aux racines ottomanes. Cette mosquĂ©e constitue un patrimoine culturel commun aux deux pays, souligne Orhan Aydin, coordinateur en AlgĂ©rie de l’Agence turque de coopĂ©ration (TIKA), dont les experts ont supervisĂ© les travaux, confiĂ©s Ă  une entreprise turque.

– Messe de NoĂ«l –

L’âge du bâtiment initial, remodelĂ© au fil des siècles, fait dĂ©bat. Seule certitude, son existence est attestĂ©e dès 1612 sur le « Plateau des chèvres » – « ketchaoua » en turc – qui lui a donnĂ© son nom, dans la partie basse de la Casbah d’Alger, un quartier classĂ© au Patrimoine mondial.

Alger Ă©tait alors depuis un siècle la capitale d’un Etat autonome vassal de l’empire ottoman, mais aussi une base des corsaires barbaresques qui Ă©cumaient la MĂ©diterranĂ©e.

En 1794, Hassan Pacha, qui dirigeait Alger, transforme et agrandit « Djamaa Ketchaoua », en faisant l’une des principales mosquĂ©es de la ville.

Mais fin 1831, les nouvelles autoritĂ©s françaises, maĂ®tresses d’Alger depuis 18 mois, la rĂ©quisitionnent pour l’affecter au culte catholique.

« Sa conversion en Ă©glise en 1832 s’opĂ©ra après que l’armĂ©e coloniale eut donnĂ© l’assaut », faisant des victimes parmi les « plusieurs centaines de fidèles qui s’y Ă©taient retranchĂ©s pour s’opposer au projet », raconte Aicha Hanafi, enseignante en archĂ©ologie Ă  l’universitĂ© d’Alger.

La première messe est cĂ©lĂ©brĂ©e le 24 dĂ©cembre 1832. La mosquĂ©e Ketchaoua devient, presque en l’Ă©tat, l’Ă©glise Saint-Philippe d’Alger: des versets du Coran calligraphiĂ©s restent visibles sur ses murs et les sermons sont donnĂ©s depuis le minbar, la chaire musulmane d’oĂą prĂŞchait l’imam.

En 1838, elle est consacrĂ©e cathĂ©drale d’Alger et va ĂŞtre profondĂ©ment transformĂ©e et agrandie, au prix de la destruction de la majeure partie de l’ancienne mosquĂ©e. Deux clochers d’inspiration orientale sont notamment Ă©rigĂ©s, encadrant une nouvelle façade en haut d’un escalier monumental.

– IndĂ©pendance, nouveau chapitre –

Ketchaoua redevient une mosquĂ©e en mĂŞme temps que l’AlgĂ©rie acquiert l’indĂ©pendance. Le 2 novembre 1962, elle accueille sa première prière du vendredi depuis 130 ans. Le bâtiment n’a pas Ă©tĂ© modifiĂ©, seuls les signes catholiques ont Ă©tĂ© camouflĂ©s, les bancs retirĂ©s.


Depuis, les AlgĂ©rois l’ont affublĂ©e « ironiquement du sobriquet +Djamaa Nsara+ », « la mosquĂ©e des chrĂ©tiens », relève Aicha Hanafi.

Outre le ravalement et les réparations, les travaux de restauration tout juste achevés ont permis de réorganiser un espace conforme au rite islamique.

Au XIXe siècle, l’entrĂ©e de la cathĂ©drale avait Ă©tĂ© ouverte Ă  l’est. Or il s’agit de la direction de la Mecque, indiquĂ©e dans les mosquĂ©es par une niche, le mihrab, vers lequel prient les fidèles.

En 1962, un mur avait dû être dressé immédiatement après les portes pour y réinstaller le mihrab, contraignant les entrants à le contourner et à enjamber les fidèles en prière, une entorse à la tradition islamique.

De nouvelles portes latérales permettent désormais une entrée face au mihrab.

Près de 1.200 fidèles dont 300 femmes pourront désormais y prier.

« Nous avons fait le maximum pour maintenir le monument historique tel qu’il a Ă©tĂ© classĂ© et protĂ©gĂ©, que ce soit du point de vue formel (architectural) ou esthĂ©tique », a expliquĂ© Abdelouahab Zekkagh, directeur gĂ©nĂ©ral de l’Office national de gestion et d’exploitation des biens culturels protĂ©gĂ©s (OGEBC).

– Renouer avec le faste d’antan –

Les minarets, explique-t-il, ont été « démontés » pierre par pierre, chacune numérotée. Celles trop détériorées ont été remplacées par des pierres de Sidi Bel Abbes (ouest) présentant les mêmes caractéristiques chimiques et physiques.

Ketchaoua a retrouvĂ© son faste d’antan. Le minbar de 1794 a Ă©tĂ© restaurĂ©. Le mihrab a Ă©tĂ© ornĂ© de calligraphies Ă  la feuille d’or rĂ©alisĂ©es par HĂĽseyin Kutlu, maĂ®tre turc de la discipline. Des grillages Ă  motifs gĂ©omĂ©triques en sapelli, un bois tropical prĂ©cieux, sĂ©parent la salle principale de celle des femmes.

Des « maksourah » – espaces privatifs – permettront d’accueillir des touristes en dehors des heures de prière.

La nuit, la mosquée se pare de lumières qui la mettent en valeur.

Sa restauration « est une excellente réalisation, les minarets sont sauvés et la salle de prière rénovée », se réjouit Akli Amrouche, architecte ayant contribué à la restauration de la Casbah.

Il critique néanmoins certains aspects de la décoration intérieure, regrettant notamment que les nouvelles calligraphies ornant les murs et le dôme ne reprennent pas les versets choisis en 1794 par Hassan Pacha, disparus avec la transformation en cathédrale mais largement documentés.

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