Politique â€ș Judiciaire

Cameroun : le ministÚre public requiert dix ans de prison contre Ahmed Abba

Ahmed Abba est détenu depuis le 30 juillet 2015, DR

Jeudi, le procureur a demandĂ© Ă  la Cour de confirmer la condamnation prononcĂ©e au Tribunal militaire contre le journaliste, reconnu coupable de non-dĂ©nonciation de terrorisme et blanchiment de produits d’actes de terrorisme.

Le procĂšs en appel du correspondant en langue haoussa de RFI, Ahmed Abba, est reportĂ© au 21 dĂ©cembre pour dĂ©libĂ©rĂ©. La Cour se donne le temps d’examiner les diffĂ©rents rĂ©quisitoires et plaidoiries prĂ©sentĂ©s par les parties jeudi, afin de juger s’il est opportun d’accĂ©der Ă  la demande du conseil de la dĂ©fense, qui a saisi cette juridiction dans le but de faire annuler la condamnation que le Tribunal militaire de YaoundĂ© avait prononcĂ©e contre le journaliste en avril dernier.

Au mois de mars 2017, le juge Edou, sur la base des preuves fournies par le commissaire du gouvernement, avait reconnu Ahmed Abba coupable de non-dĂ©nonciation d’actes de terrorisme et de blanchiment des produits d’actes de terrorisme. Il l’avait, par consĂ©quent, condamnĂ© Ă  dix ans de prison ferme et au paiement de 57 millions de franc CFA d’amendes. Ahmed Abba devait, par ailleurs, prendre en charge les dĂ©penses de la procĂ©dure qui l’opposait Ă  l’Etat du Cameroun.

Jeudi, devant la Chambre militaire de la Cour d’appel, les preuves prĂ©sentĂ©es en instance et les circonstances dans lesquelles elles avaient Ă©tĂ© apportĂ©es ont Ă©tĂ© remises en question par la dĂ©fense. Il s’agit principalement du rapport d’expertise produit le 22 fĂ©vrier 2017 par les ingĂ©nieurs en cryptologie, cybercriminalitĂ© et cyber-investigation, Bell Bitjoka, Noumou Jean Pierre et le colonel Nanci Yossi.

Ceux-ci avaient Ă©tĂ© requis par le Tribunal militaire afin d’analyser et de dĂ©crypter au besoin les Ă©lĂ©ments d’informations que renferment les piĂšces Ă  conviction saisies au domicile d’Ahmed Abba aprĂšs son arrestation le 30 juillet 2015 ; notamment : un ordinateur portable et une clĂ© Usb. Les avocats de la dĂ©fense soutiennent que ces experts ont travaillĂ© « dans la partialité » et l’ « illĂ©galité ». Et pour cause, Bell Bitjoka et Noumou Jean Pierre avaient Ă©tĂ© sollicitĂ©s pour la premiĂšre fois par le commissaire du gouvernement, sans l’autorisation de la Cour. Le rapport alors produit avait Ă©tĂ© annulĂ© par le juge Edou, qui les avait lui-mĂȘme mandatĂ© pour une expertise. Le deuxiĂšme rapport prĂ©sentĂ© avait Ă©tĂ© contestĂ©, car soutenait la dĂ©fense, il Ă©tait une copie conforme du premier document de ce type. Un autre rapport a Ă©tĂ© commis et admis en instance.

Il montrait qu’Ahmed Abba avait Ă©tĂ© en contact « avec le rĂ©seau de communication de la secte Boko Haram ». Dans le dĂ©tail, le document montre qu’Ahmed Abba avait reçu un message tĂ©lĂ©phonique annonçant « un ou plusieurs attentats terroristes ». La dĂ©fense affirme que la preuve n’a pas Ă©tĂ© apportĂ©e qu’un attentat Ă©tait en cours et que les experts ont nĂ©gligĂ© d’effectuer les dĂ©marches auprĂšs des opĂ©rateurs de tĂ©lĂ©phonie mobile pour identifier le propriĂ©taire du numĂ©ro toujours en service jusqu’ici.

Ahmed Abba explique qu’il s’agissait d’un message d’encouragement envoyĂ© par une amie Ă  l’occasion du mois du Ramadan. Il ajoute que chaque fois qu’il avait Ă©tĂ© contactĂ© par un membre de la secte terroriste, il avait saisi les autoritĂ©s pour dĂ©nonciation. « Pourquoi n’y a-t-il aucune trace desdites dĂ©nonciations ? Il n’y a aucun document Ă©crit qui atteste de cela. Pourquoi n’avoir jamais fait tĂ©moigner ces autoritĂ©s pour apporter la preuve de vos dĂ©nonciations », interroge le procureur. Pour lui il apparaĂźt Ă©vident qu’il y a eu non-dĂ©nonciation d’actes de terrorisme.


L’exploitation des scellĂ©s a, en outre, mis en Ă©vidence d’abondantes photos de dignitaires de la secte Al Qaida, de scĂšnes d’attentats au Cameroun, de vidĂ©os de prĂ©dications d’imams radicalisĂ©s, de techniques d’interrogatoires de prisonniers
 Cela avait fondĂ© le commissaire du gouvernement Ă  Ă©tablir l’intĂ©rĂȘt d’Ahmed Abba pour des actions de terrorisme.

Sur le motif de blanchiment des produits des actes de terrorisme, le correspondant de RFI Ă©tait accusĂ© de dĂ©tenir, dans son ordinateur, la copie de la mĂ©moire du tĂ©lĂ©phone du nommĂ© Mallam Baane, « un homme de main du secrĂ©taire d’Etat du Borno au Nigeria reconnu pour ses liens avec Boko Haram ». « Nulle part on ne trouve de traces de l’existence de cet homme. Pour faire passer cette preuve, le commissaire du gouvernement avait citĂ© les sources ouvertes c’est-Ă -dire Internet. J’ai cherchĂ©, il n’y a rien », affirme l’avocat de la dĂ©fense, Charles Tchoungang, Ă  l’issue de l’audience. Le procureur demande que la culpabilitĂ© d’Ahmed Abba sur ce chef d’accusation soit reconnue. La dĂ©fense plaide pour le contraire et demande qu’Ahmed soit acquittĂ© et libĂ©rĂ©.

Pour y parvenir, elle s’est appliquĂ©e Ă  dĂ©montrer que « le dossier est vide », que les preuves « ont Ă©tĂ© montĂ©es de toutes piĂšces ». La dĂ©fense a, pour cela, relever que des Ă©lĂ©ments qui n’existaient pas initialement avaient Ă©tĂ© ajoutĂ©s dans le dossier, tandis que d’autres avaient Ă©tĂ© retranchĂ©es –  disque dur, barrettes, mĂ©moire vive et mĂ©moire morte de l’ordinateur saisis chez Ahmed Abba – dans l’intention d’incriminer son client.

Le coupable idéal

Me Charles Tchoungang place le correspondant de RFI dans la posture du coupable idĂ©al, celui grĂące auquel le Cameroun pouvait rĂ©gler ses comptes avec la France alors soupçonnĂ©e de fournir des armes Ă  Boko Haram.  Pour le montrer, l’avocat remonte Ă  l’attentat de Maroua survenu en juillet 2015. « Les journaux disaient que la France apportait son soutien Ă  Boko Haram en lui livrant des armes. Cela a fait naĂźtre un sentiment anti-français. Ahmed Abba est arrĂȘtĂ© parce qu’à YaoundĂ© on disait, on veut des tĂȘtes. Si Ahmed Abba avait travaillĂ© pour  un mĂ©dia français, personne n’aurait entendu parler de lui. La preuve c’est que c’est la Direction de la sĂ©curitĂ© du territoire (DST) qui a fait la perquisition. Pourquoi la DST ? »

L’audience de jeudi s’est refermĂ©e sur la derniĂšre tentative d’Ahmed Abba de clamer son innocence. « Je suis un patriote et j’aime mon pays. Je ne me suis jamais associĂ© aux terroristes pour nuire mon pays et je ne le ferai jamais », s’est-il dĂ©fendu.

0 COMMENTAIRES

Pour poster votre commentaire, merci de remplir le formulaire

À LA UNE
Retour en haut