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Tranches de vie du Cameroun au travers des méandres de l’éducation nationale

Hilaire Sikounmo à travers son nouveau livre fait ainsi son autobiographie

Moins de trois mois après la parution de son remarquable essai sur la vie de Léopold Ferdinand Oyono, biographie passée au calibrage de son uvre littéraire, Hilaire Sikounmo sort de nouveau du bois. Cette fois il est nanti d’un titre tout aussi accrocheur : Sur le Traces d’une vie en demi-teinte. uvre-mémoire d’un enseignant camerounais. C’est a priori de l’autobiographie de par la formulation de son appellation ; alors que le contenu révèle des particularités notables. D’ordinaire une uvre littéraire de ce genre part de la tendre enfance vers la fin de l’adolescence; en tout cas, de préférence elle fait plein-feu sur la saison la plus innocente de la vie de son auteur ou commanditaire. Les plus connus et représentatifs de cette catégorie narrative dans l’univers négro-africain c’est L’Enfant Noir (Camara Laye), Black Boy (Richard Wright), Amkoullel, l’enfant peul (A. Hampaté Bâ) ou Climbié (B. Dadié).

Alors ils s’ingénient plus profondément à emprunter le biais de la fiction pour pouvoir se livrer – par bribes ou au fil des déroulements de quelque ampleur et tant soit peu intéressants de leur vie intime, de leur vécu, de leur savoir-être, tout cela cependant enrobé d’artifices stylistiques, d’un savant flou poétique, en un condensé superposition de maquillages. La pétillante narration de Sikounmo, ne s’est pas limitée à égrainer d’émouvantes authenticités de son enfance, ou à évoquer des espérances de son adolescence au point de départ de quelques ardeurs parfois naïves de sa jeunesse ; ou à mentionner des audaces cumulées d’un début de carrière des plus enthousiastes. Et il n’a pas beaucoup louvoyé pour étaler quelques-unes de ses propres lacunes – clairement avouées ou à déduire de l’exposition assez objective des faits, des situations vécues ou observées en témoin intéressé. Il va doit au but, sans songer à prendre la précaution de la fiction la plus élémentaire ; pour se mettre à dérouler pratiquement toute une existence de pédagogue attentionnée de plus de soixante années qu’il est – le plus souvent à la première personne. Il est même descendu plus bas que sa date de naissance pour invoquer ses origines diverses, un assortiment culturel de sources vitales ; l’une d’entre elles relève quasiment de la légende. Celle de l’emblématique Mewa, en l’occurrence, « la grand-mère maternelle de [sa] grand-mère maternelle » achetée « aux temps immémoriaux », « sur un marché de femmes à Batié ».

Hilaire Sikounmo

Le narrateur ne ferme pas non plus les yeux sur les graves interpellations de l’avenir: celui notamment de l’Education Nationale en situation de crise profonde, proche du coma éthylique, pourtant demeurée l’incontournable cheville ouvrière de notre évasion des effluves de la dominance néo coloniale, pour être en mesure de mieux diligenter notre vie en société, d’opérer la percée idoine d’une ouverture mature au monde ; sans quoi il y aurait grand risque de dissolution en pure perte de l’entité nationale, en dérive aggravée, dans une mondialisation anthropophage. Au bout d’un compte global, M. Sikounmo fait à sa manière l’Histoire. Il parle de l’histoire d’une profession : celle de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur au Cameroun, son pays natal ; et quelque peu en France où il a effectué le cycle de doctorat. De celle de la pédagogie du français, de la SVT, de l’anglais, de l’espagnol ; celle aussi sous-jacente aux cours de la religion chrétienne au Lycée, comme aux prônes de certains de ses curés, à ceux des prêtres chercheurs du Centre Catholique Universitaire ; pédagogie reconstituée de mémoire, dans ses facettes multiples, à partir de quelques-uns de ses plus remarquables exerçants, minutieusement observés à l’ uvre. Ce, au regard de l’enfance à l’école primaire, de l’adolescent, puis du jeune homme au secondaire et à l’Université, comme dans les salles de classe, cette fois en tant que lui-même enseignant. Il aborde aussi le charisme professionnel décapant ressenti chez son maître du CMI, et plus tard en compagnie de ses professeurs d’espagnol et d’Histoire Géo en seconde. Évocation aussi de significatives tranches de vie autour de ces établissements : à Yaoundé, Douala, Mora, Ngoumou, Yokadouma, Bafang, Meiganga, Bafoussam. Sans longtemps perdre de vue sa communauté naturelle de base, Baham, singulier village qui avait été le point de départ des maquis de l’UPC à l’Ouest Cameroun dès 1956, et dont nombre de ses enfants ont eu à en pâtir dans leur scolarité au secondaire comme dans le supérieur ; et même plus tard dans le recrutement à la Fonction Publique, autant que finalement dans leurs possibilités d’évoluer chacun dans sa carrière ; pour les rares indexés chanceux qui avaient pu un moment faufiler au travers des mailles du filet partout présent des tentaculaires Services Spéciaux.

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