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« Une microfinance vecteur de pauvreté au Cameroun » par Paul Gérémie BIKIDIK

«Au Cameroun, nous avons choisi de (.) dénoncer le calvaire des consommateurs de produits financiers, victimes de pratiques scélérates des opérateurs de ce secteur d’activité.»

Comme chaque année, le 15 mars 2010, le mouvement consumériste international va célébrer la journée mondiale du droit du consommateur (JMDC). L’onde de choc de la récente crise économique globale se faisant encore sentir avec acuité dans la plupart des pays du monde, cette année, le thème retenu par l’Organisation Internationale des Consommateurs – Consumers International – est: «Notre argent, nos droits». Au Cameroun, nous avons choisi de nous intéresser au rôle ambigu des établissements de microfinance (EMF) et dénoncer le calvaire des consommateurs de produits financiers, victimes de pratiques scélérates des opérateurs de ce secteur d’activité, qui n’hésitent plus à profiter du désespoir et de l’indigence des usagers.

Selon les Nations unies, les systèmes financiers classiques existant à travers le monde excluent près de deux (02) milliards de personnes. D’après ces mêmes statistiques onusiennes, dans les pays en développement, plus de 80% de la population n’a pas accès aux banques traditionnelles. C’est donc dans ce contexte d’inégalité d’accès aux services financiers et d’exclusion des pauvres du système bancaire conventionnel que la microfinance fait son apparition dans sa forme actuelle dans les années 1980. Malgré l’appui de plus en plus affiché des pouvoirs publics à ce secteur dans la plupart des pays, à peine 80 millions de personnes bénéficient de la microfinance dans le monde. En offrant facilement aux exclus des prêts, les EMF financent leurs activités génératrices de revenus dans le but de les faire sortir de la pauvreté. Par ailleurs, la microfinance ne se limite plus aujourd’hui à l’octroi de microcrédits aux pauvres, mais bien plus à la fourniture d’un ensemble de produits financiers à tous ceux qui sont exclus du système financier classique. Quelle est la situation de ce secteur d’activité dans notre pays?

Le contexte national
Au Cameroun, bien avant les EMF, tout le monde connaît la bonne vieille tontine qui, bien qu’informelle, constitue aujourd’hui encore l’ultime recours et la réponse idoine aux besoins d’accompagnement financier des catégories populaires. La crise du secteur bancaire de la fin des années 80 et les plans d’ajustement structurel (PAS) ont entraîné la faillite de plusieurs institutions financières locales. La libéralisation tous azimuts de ce secteur décidée par le pouvoir politique, aux ordres du FMI et de la Banque mondiale, a engendré une prolifération de nombreux prestataires de services financiers de proximité. Dans notre pays, à peine 5% de la population adulte, sur les 19 millions que nous sommes, possèdent un compte bancaire – dans un établissement classique.

A la faveur de la loi N° 92/006 du 14 août 1992 relative aux sociétés coopératives et aux groupes d’initiative commune et surtout depuis l’intervention des autorités monétaires locales et de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) en 2002, on dénombre environ 451 EMF de 1ère, 2ème et 3ème catégories homologués par le Ministère des Finances pour près de 900.000 usagers – épargnants et emprunteurs confondus. D’après le Rapport économique et financier 2006, les dépôts dans les EMF camerounais ayant pignon sur rue sont estimés à 95 milliards de Fcfa pour 61 milliards de Fcfa de crédits octroyés. Mais, ici comme ailleurs, s’ils s’affirment depuis plusieurs années comme un instrument indispensable dans la lutte contre l’exclusion bancaire et la pauvreté, les EMF n’en constituent pas pour autant une panacée. Même si la microfinance est considérée par le gouvernement camerounais comme: un instrument adapté à l’environnement socioculturel du Cameroun (dixit M. Lazare Essimi Menye, Ministre des finances), il n’en demeure pas moins qu’à l’instar d’autres secteurs d’activités, elle est fortement gangrenée par la mauvaise gouvernance, le laxisme et les choix de politiques économiques hasardeux. En effet, l’absence d’un statut juridique du consommateur au Cameroun, d’une régulation spécifique et d’un encadrement règlementaire sectoriel plus adapté, favorise une forme d’anarchie propice à toutes sortes de pratiques malveillantes auxquels se livrent aisément de nombreux opérateurs exerçant dans ce secteur. Malgré le rôle essentiel et la place centrale dévolus aux EMF dans le système économique national, plusieurs cas d’abus récurrents jettent un sérieux discrédit sur ces institutions, privées pour la plupart, et méritent d’être relevés et dénoncés. A travers la large gamme de services de base qu’ils offrent (crédit, épargne, assurance, transfert d’argent etc.), certains GICs, mutuelles, ONGs, coopératives, associations ou sociétés anonymes constitués en EMF, se révèlent souvent être de véritables prédateurs sans scrupule qui font de la précarité leur fond de commerce et des pauvres leurs proies de prédilection.

En plus du déficit et des failles dans l’encadrement de ce secteur, plusieurs facteurs objectifs tels que la vie chère, notamment l’augmentation exponentielle des prix des produits et services de première nécessité, expliquent en partie cette situation scandaleuse. En effet, le désespoir et l’extrême fragilité économique de certains clients des EMF les poussent à accepter des prêts à des taux d’intérêts exorbitants, conditions sine qua non pour s’assurer un accès permanent au crédit. La seule alternative en dehors de ce procédé vicié étant le recours au secteur financier informel – prêteurs sur gages, usuriers ou tontine – qui, à l’exception de la tontine, pratique très souvent des taux mensuels allant jusqu’à 30 voire 50%. Certaines informations font même état de cas de servitude pour dette dans notre pays. Dans plusieurs villes et campagnes du Cameroun, des familles entières sont souvent amenées à travailler pour rembourser un prêt, parfois dans des conditions de travail inhumaines, prises dans un cercle vicieux de surendettement et d’exploitation du fait de ces taux d’intérêts très élevés.

Des chiffres qui accusent
Selon l’ONG camerounaise ADEM (Appui au développement et aux marginalisés) dans une étude réalisée auprès de 50 EMF des villes de Douala, Bamenda, Yaoundé, Bafoussam et Garoua, les taux d’intérêts mensuels constants pratiqués par les EMF au Cameroun oscillent entre 3 et 10% ; tous calculs faits, cela donne des taux d’intérêts annuels avoisinant souvent les 60% dans certains cas. Ces chiffres sont confirmés par la COBAC dans son rapport 2007. En guise de comparaison, les banques classiques proposeraient pour les mêmes services et durant la même période un taux dégressif de 11,5%. Toujours selon l’ADEM, plus de 88% des EMF objet de cette enquête ne disposent pas de bases de calculs fixes des taux d’intérêts – d’où une pratique largement répandue de taux usuraires appliqués à leurs usagers, 70% de ces EMF disent recourir aux garanties de toutes natures pour recouvrer leurs crédits, 80% d’entre-eux affirment poursuivre avant tout un objectif de rentabilité commerciale, contre à peine 16% qui prétendent privilégier et intégrer une dimension sociale dans leur fonctionnement. Les premières victimes de ces pratiques déloyales sont majoritairement les porteurs de microprojets d’investissements individuels ou professionnels tels que les petits paysans, les fonctionnaires mal payés, les modestes salariés du privé, les petits commerçants, les prestataires de services, les artisans, les vendeurs à la sauvette et de plus en plus de Pmi-Pme exclus du système bancaire classique. Les épargnes étant en général très faiblement rémunérées, les clients de ces établissements finissent presque toujours par tomber dans le piège savamment tendu par ces opérateurs véreux. Bien qu’édifiantes et révélatrices de la réalité et du contexte particulier dans lequel se trouve le secteur de la microfinance au Cameroun, ces données de l’ADEM sont malheureusement non exhaustives.

Ce phénomène prend même des proportions inquiétantes et souvent des formes inattendues. Selon une source anonyme, bon nombre de ces EMF seraient des succursales informelles de certaines banques commerciales classiques en situation de surliquidité, qui usent de ce moyen illicite pour contourner la réglementation en vigueur et augmenter leurs marges. A ce triste tableau, il faut ajouter les informations régulièrement relayées par les médias nationaux faisant état des structures de microfinance qui mettent subrepticement la clé sous le paillasson, emportant très souvent dans leur faillite, tout ou partie de l’épargne de milliers d’usagers restés hagards, ne sachant pas à quel saint se vouer et sans aucune chance d’être indemnisés. Comme on le voit, chez beaucoup d’acteurs de ce secteur, la logique mercantile et mesquine l’emporte largement sur la mission originelle dévolue à la microfinance à savoir, fournir des services financiers accessibles à des personnes à revenus modestes. En guise de réponse à la controverse autour de leurs pratiques, ces escrocs d’un nouveau genre tentent de justifier leurs forfaits par les soi-disant coûts de suivi et de gestion onéreux d’un grand nombre d’opérations inhérentes à leur activité. Au lieu d’être des instruments d’émancipation individuelle et de développement socioéconomique, certains EMF peuvent devenir de terribles outils d’aliénation vecteurs de misère et de pauvreté. Alors que les autorités monétaires ont fixé un maximum de 17% le taux d’intérêt annuel débiteur applicable dans les banques conventionnelles, il est incompréhensible de voir avec quelle légèreté ces mêmes autorités, notamment le Ministère des Finances qui assure la tutelle du secteur, assistent impassibles à cette escroquerie à ciel ouvert et à la spoliation des consommateurs de produits financiers proposés par les EMF. Par ailleurs, le monde rural est l’illustration parfaite de ce dysfonctionnement endémique du secteur de la microfinance dans notre pays. Plus que dans les villes, les conséquences de l’imperfection tant décrié de ce secteur sont surtout visibles en zones rurales. En effet, à cause de l’insuffisance et du mauvais état des infrastructures de base et leur corollaire direct qu’est l’exode vers les grands centres urbains, l’arrière pays est abandonné et n’intéresse que très peu les promoteurs des EMF.

Responsabilités et perspectives
Au Cameroun, le secteur de la microfinance nécessite incontestablement une réorganisation en profondeur. Cette impérative restructuration peut se traduire par l’adoption de mécanismes de contrôle plus stricts devant régir l’activité des EMF, pour en faire des entreprises véritablement citoyennes ; on pourrait par exemple leur imposer une sorte de code de bonne conduite éthique. Pour prétendre à un agrément par les autorités monétaires nationales, aux conditionnalités administratives et financières, l’Etat peut décider de greffer un cahier de charges de performances sociales, privilégiant clairement la sauvegarde des intérêts des usagers. On peut prévoir à côté de ces nouvelles dispositions règlementaires, un chapelet de sanctions à l’endroit des contrevenants. Parallèlement à ces mesures, un retour en force de la puissance publique dans le secteur de la microfinance est absolument nécessaire. En effet, pour réduire durablement la fracture en termes de développement entre les zones rurales et urbaines, il est impératif de réactiver ou de renforcer les programmes étatiques de crédits populaires existants, notamment en faveur du monde rural. Cela suppose la mise en place d’une microfinance de développement sans objectifs de profits, à travers des mécanismes de subventions orientées à destination des EMF respectueuses des « nouvelles règles du jeu », mais également, une utilisation rationnelle des fonds octroyés par les IFI (institutions financières internationales) spécialisées en microfinance – à l’instar du dernier prêt de 6,75 milliards de Fcfa accordé en mai 2009 au Cameroun par le FIDA (Fonds international de développement agricole).

Avec la dernière crise du capitalisme virtuel et la mise à nue de tous ses travers, le dogme idéologique néolibéral d’un Etat «mauvais banquier» est désormais caduc. Il y a peu, la planète entière a assisté ahuri à l’intervention salvatrice des pouvoirs publics au c ur du royaume du capitalisme triomphant. En effet, pour éviter l’effondrement du système et sauver leurs économies directement affectées, les gouvernements occidentaux n’ont pas hésité, parfois au mépris des sacro-saints principes du marché dit libre, à voler au secours de puissantes multinationales et autres institutions financières au bord de la banqueroute. Au Cameroun, l’activité économique étant agricole à plus de 70%, une intervention sans complexe de l’Etat en faveur du monde rural est souhaitable, et même dans une certaine mesure, indispensable; le secteur privé devant venir en appoint à l’action public et non l’inverse. La mise en valeur optimale du terroir et l’accès des paysans aux microcrédits va permettre le relèvement du pouvoir d’achat et du niveau de vie des populations rurales, en proie à la grande pauvreté; elle constitue également une opportunité unique pour le monde rural, insuffisamment intégré dans le système financier national, évidemment avec l’appui technique des pouvoirs publics, de passer progressivement d’une agriculture de subsistance à une agriculture moderne créatrice de valeur ajoutée. Le Cameroun pourra ainsi à terme, retrouver son autosuffisance alimentaire perdue et limiter durablement les conséquences de la crise alimentaire mondiale, dont les effets se font malheureusement déjà sentir dans plusieurs régions du pays. On le voit, les défis de l’amélioration de l’accès des consommateurs aux services financiers au Cameroun se posent en de termes très concrets. La finalité de toute politique économique étant le développement, celui de notre pays passera nécessairement par un assainissement du cadre d’exercice de la microfinance. C’est un préalable sans lequel toutes les stratégies de réduction de la pauvreté seront au mieux inefficaces et au pire vouées un échec total. Enrailler toutes les formes d’exclusions et «démocratiser» l’accès aux services financiers équitables sont avant tout des devoirs régaliens d’un Etat de droit, une simple question de justice sociale.

Paul Gérémie BIKIDIK, acteur social
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