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Unité nationale du Cameroun: Construire un autre avenir!

Paul Gérémie Bikidik est le président du réseau associatif des consommateurs de l’électricité

Après un demi siècle de souveraineté factice, une analyse de la situation sociopolitique de notre pays laisse nettement transparaître des fissures dans le vaste chantier de construction d’une nation camerounaise. Devant cette implacable perte de valeurs, autour de quels principes pouvons-nous bâtir une identité nationale qui se défait inexorablement?

La gestion néocoloniale du pays par une élite dirigeante peu soucieuse du statut du Cameroun en Afrique et dans le monde, l’apartheid économique dont sont victimes l’immense majorité de nos compatriotes, notamment les couches populaires, le chômage massif, l’absence de perspectives pour les jeunes et le clientélisme politique érigé en système de gouvernance, ont fait le lit d’un communautarisme préjudiciable à l’unité du pays et mis en péril la cohésion nationale.
Face à ce déficit de patriotisme et à la faillite évidente de l’Etat, le repli identitaire et la loyauté à sa communauté d’origine (tribu ou clan) semblent se cristalliser et se présentent de plus en plus aujourd’hui, comme les seuls remparts à l’injustice sociale et s’avèrent même parfois indispensables à la survie de l’individu.
Dans ce contexte d’érosion de l’idéal national, y a-t-il encore une place dans les champs politique et social qui sont les nôtres, pour l’émergence d’une forme de conscience patriotique susceptible de redonner vie à un nationalisme camerounais moribond ? Autrement dit, quelle est notre perception et quel contenu donnons-nous à la notion de nation ? Comment pouvons nous efficacement lutter contre un système qui tend à nous maintenir aux arrières plans de l’histoire de l’humanité ?

L’identité nationale
Un hasard géographique a fait du Cameroun postcolonial un incontestable carrefour culturel. Notre pays est en effet, une exceptionnelle mosaïque de peuples dont les traditions et les pratiques culturelles aussi diverses que riches, varient selon qu’on soit d’ascendance bantu ou soudano-sahélien.
Au Cameroun, comme dans plusieurs pays du continent africain sous domination étrangère, les résistances à l’influence européenne des peuples autochtones, sous la férule de quelques chefs traditionnels et toutes les batailles sociales et politiques qui suivirent, visaient un seul but : la formation d’une nation camerounaise authentique et libre.
L’idée de « nation » fait en général référence à un sentiment identitaire commun ; dans le cas précis de notre pays, il renvoie à un lien transethnique et fédérateur. Lien qui, clairement défini et parfaitement circonscrit, peut valablement être admis comme base constitutive d’une nation historiquement et culturellement viable.
Selon le dictionnaire Hachette, la nation est une communauté humaine caractérisée par la conscience de son identité historique ou culturelle.et souvent par l’unité linguistique ou religieuse.
Ceci dit, si certaines nations se sont bâties autour des éléments essentiels tels que la langue, la religion ou encore autour d’un chef anthropomorphique (monarque, empereur, sultan et autres), en ce qui nous concerne, nous pouvons considérer les valeurs intrinsèques et inaltérables tirées de notre riche patrimoine culturel, comme un socle pour un éventuel projet identitaire national. Ecumées et rationalisées, les valeurs positives de notre culture peuvent constituer des fondations suffisamment rigides à partir desquels nous pouvons bâtir une communauté camerounaise originale. Cette représentation de la nation serait plus forte et plus profonde que l’hymne national, la levée du drapeau, les parades militaires et civiles pendant la célébration de la Fête nationale du 20 mai ou encore la communion très éphémère du pays autour des lions indomptables lors des joutes sportives internationales.
La réalisation d’un tel projet nécessite une exceptionnelle volonté politique et passe inévitablement par une véritable implication et la mobilisation la plus large possible de toutes les composantes ethniques de notre pays. Bref, au-delà des manifestations folkloriques occasionnelles et l’instrumentalisation habituelle des masses populaires, c’est à partir de notre culture que nous allons bâtir une nation et prendre conscience de notre identité propre.

Paul Gérémie BIKIDIK
Journalducameroun.com)/n

Bâtir une conscience nationale
Ce travail de construction d’une nation serait voué à l’échec si parallèlement à cette démarche rationnelle, il n’est pas proposé un pendant politique et idéologique solide qui mette l’homme au centre des préoccupations de la société. Autrement dit, nous devons développer notre capacité à inventer et préserver un système de valeurs qui puisse transformer l’avenir commun en une réelle espérance pour tous les Camerounais ; car, comme dit le professeur Ernest Marie Mbonda : « .On ne peut attendre des individus l’allégeance à une communauté politique qui a perdu le sens du bien commun. ».
Notre vision d’un projet national part donc de l’idée d’une communauté de cultures à celle d’une communauté politico-économique de citoyens bâtie autour de trois (03) principes essentiels : la justice, le patriotisme et la solidarité. Seules la promotion et une saine exaltation de ces trois (03) principes, consubstantiels à tout projet national et républicain, peuvent permettre une adhésion patriotique des Camerounais à leurs propres valeurs et à la conscience de leur identité.
Tant il est vrai que l’instruction et l’éducation libèrent de l’esclavage, la matérialisation de ce projet passe nécessairement par le démantèlement des mécanismes d’aliénation et d’obscurantisme, mis en place par nos « anciens maîtres », dans le but de nous maintenir dans les ténèbres de l’ignorance. Pour relever efficacement le défi de l’édification d’une nation camerounaise indépendante et moderne, une refonte radicale de l’enseignement et de son contenu est nécessaire ; par exemple, les programmes académiques et les manuels scolaires doivent être adaptés aux réalités socioculturelles de notre pays ; l’éducation étant le moyen le plus efficace pour favoriser l’émergence d’une jeunesse patriotique et consciente de son devoir envers la nation.
Dans le même ordre d’idée, pour maintenir la flamme nationaliste toujours allumée en chaque Camerounais, il serait également utile d’instaurer un service national agricole. Ce service national de type spécial sera principalement destiné aux jeunes Camerounais des deux sexes âgés de 16 à 18 ans et devra se faire sous la supervision et l’encadrement de l’armée nationale. Sur une période d’un ou deux ans, en plus des aspects martiaux purement militaires, l’armée nationale pourrait se voir investie d’une mission d’éducation à la citoyenneté par l’agriculture. Une armée qui, en réunissant sous la même bannière des jeunes gens, sans discrimination d’origines sociale et ethnique, cesserait d’être une armée prétorienne et un instrument de répression pour devenir véritablement le creuset de l’unité nationale, un lieu de croisement de classes. Il s’agira de lutter efficacement contre le désoeuvrement des jeunes tout en cultivant en eux l’amour de la patrie et l’esprit de solidarité. Cette approche nouvelle du devoir civique va, non seulement forger et donner un sens et un contenu à la citoyenneté camerounaise, mais pourra également susciter chez ces jeunes compatriotes d’éventuelles vocations nécessaires pour revaloriser le travail de la terre ; ce retour au terroir dont le pays a tant besoin en ce moment, pour réhabiliter durablement son agriculture et relever le défi de l’autosuffisance alimentaire. Loin des conceptions idéologiques classiques, nationalisme et patriotisme, ici perçus et définis comme pratiques sociales, deviennent des valeurs progressistes que doit impérativement s’approprier une jeunesse camerounaise qui semble avoir perdu tous ses repères.
En d’autres termes, un tel ouvrage permettra, à coup sûr, de restaurer l’équilibre social déstabilisé par deux décennies de marasme économique aigu et surtout de construire une communauté de destins autour d’un projet identitaire national dans une Afrique libre, sur les traces de Duala Manga Bell, Charles Atangana, Ruben Um Nyobe, Ernest Ouandié et des milliers d’autres patriotes anonymes.


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Nationalisme et intégration africaine
Le néocolonialisme auquel nous sommes soumis depuis plusieurs décennies a parachevé l’ uvre dévastatrice de l’Afrique commencée avec l’esclavage et la colonisation ; notamment par le sabotage de l’idée charnière de l’unité politique du continent. La balkanisation sauvage et l’occidentalisation forcée de l’Afrique ont entraîné un bouleversement de notre socle culturel et fondamentalement modifié les rapports traditionnels à la société. Tout ceci a eu un effet induit direct, à savoir, la perte totale ou partielle de nos valeurs. Le devoir qui incombe aujourd’hui à chaque peuple d’Afrique, dans sa sphère territoriale, est celui de chercher et retrouver les racines fondatrices de sa culture, à identifier les points d’ancrage éventuels afin d’élaborer un projet politique national propre, cohérent et consensuel. Toutefois, dans l’élaboration de notre projet national, nous devons éviter le piège d’une construction mentale organique et chauvine qui pourrait à terme mettre gravement en péril l’existence même d’une nation camerounaise restaurée. Il faut intégrer dans le processus d’élaboration de ce projet politique nationaliste, un rapprochement avec les peuples des pays voisins avec lesquels nous avons une parenté culturelle et partageons à peu près le même système de valeurs. Même s’il est important pour la réalisation effective de ce projet, de retrouver et assimiler nos propres valeurs éthiques, esthétiques, sociales et politiques, cela ne se fera pas dans le rejet de toutes les influences extérieures.
Le nationalisme étant assimilé à l’attachement exclusif à la nation dont on fait partie, et l’histoire contemporaine de l’humanité étant émaillée d’événements tragiques commis au nom de la défense de la nation, une coexistence libre et pacifique avec les autres nations s’impose.
La construction d’une identité nationale camerounaise n’est donc pas incompatible avec l’adhésion à certains idéaux supranationaux, lorsqu’ils prennent suffisamment en compte les intérêts de notre pays. Plus concrètement, pour notre survie et pour résister efficacement à la globalisation impérialiste qui se fait de plus en plus menaçante, nous devons pleinement uvrer pour l’émergence d’un espace économique et politique sous-régional et panafricain. Cela suppose que, par un rayonnement sur les plans économique, diplomatique et culturel, notre pays retrouve impérativement son rôle de locomotive en Afrique Centrale.
Nous ne réussirons véritablement notre entrée dans le modernisme qu’en remettant au goût du jour les nobles idéaux du nationalisme africain chers aux patriotes africains acteurs de la décolonisation ; Cela implique de briser définitivement le carcan néocolonial pour construire un autre avenir et graver dans le marbre de l’histoire universelle, un modèle de civilisation authentique et propre auquel tous les enfants d’Afrique pourraient s’identifier et revendiquer avec fierté.

Paul Gérémie BIKIDIK
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